
Il y a en moi une adolescente qui a décrété que Stephen King était un génie doublé d’un type cool et ce décret a eu lieu aux alentours de 1996, à une époque où j’allais à la plage avec un tube de graisse à traire et un livre de poche délavé aux coins rabougris (généralement un San Antonio ou un Stephen King). Depuis cette année-là, il ne se passe pas un été sans que je ne m’empiffre de romans de Stephen King que je me plais à lire la nuit, tout en guettant le lever du soleil.
J’ai découvert Duma Key il y a quelques années lors de vacances très bruyantes dans un hôtel club survolté, entourée d’animateurs multipliant les menaces pour m’obliger à aller faire de l’aquagym trois fois par jour. Autant dire que j’étais déjà dans une ambiance cauchemardesque propice au maître de l’horreur. Ce roman raconte l’histoire d’Edgar Freemantle, un millionnaire qui n’a pas vraiment de chance puisqu’un jour, un violent accident de chantier lui brise le corps, lui broie un bras et lui déglingue momentanément le cerveau. Et tu as beau avoir tout le fric du monde, quand tu ne sais plus ni parler ni te déplacer tout seul, et que, réduit à l’état de quasi légume, tu vois ta femme te larguer, eh bien subitement, la vie semble avoir une drôle d’odeur de merde et tout l’argent du monde ne saurait rectifier le tir. Après des mois d’hôpital puis de rééducation, de dépression et de pensées suicidaires, Edgar se voit recommander par son thérapeute de réfléchir à une chose qu’il aimait faire avant. Pas seulement avant l’accident, mais avant tout le reste aussi : avant le mariage, avant la famille, avant les affaires. Edgar trouve évidemment que c’est une question sotte (parce que lui, tout ce qu’il veut c’est se remettre à marcher, pouvoir parler sans bégayer ni chercher ses mots, voir son bras repousser et récupérer sa rombière) mais il accepte de jouer le jeu et confie à son thérapeute qu’il fut un temps où il aimait dessiner. A la bonne heure ! se dit le médecin qui aussitôt, lui prescrit un traitement de choc destiné aux mecs brisés qui ont très envie de se pendre, lequel consiste en deux choses : 1) se replonger dans une activité que l’on aimait faire par le passé (en l’occurrence, le dessin) 2) changer d’air, radicalement. Ainsi Edgar se retrouve-t-il à Duma Key, une petite île de Floride quasi déserte, où il occupe une drôle de maison rose avec vue sur le golfe du Mexique.
Et là, Edgar dessine. D’abord peu, puis de plus en plus. Au début, des bonhommes bâtons améliorés puis très vite, des vues du golfe peintes à l’huile et enfin, d’étranges associations de thèmes puis des scènes incompréhensibles dont l’inspiration lui vient d’on ne sait où.
Enfin si, on sait. On sait qu’avec Stephen King, quand un type ordinaire commence à gribouiller des zizis au stylo Bic sur une serviette en papier et qu’il chope le niveau de Dali en l’espace de quelques mois, on SAIT qu’il se trame un truc pas clair. D’où lui vient cette inspiration ? Et que signifient les scènes qu’il peint ? Pourquoi son bras amputé le fait-il souffrir de démangeaisons que seule la peinture apaise ? Y a-t-il des messages ou des prédictions dans les sujets qu’il représente ? Pour découvrir tout cela, Freemantle va devoir se plonger dans le passé de cette île abandonnée à la végétation luxuriante et où il n’est âme qui vive, en dehors de quelques vacanciers y effectuant de bref séjours, et de cette drôle de vieille dame en Converse et de son homme à tout faire.
Comme d’habitude, c’est génial. Génial, oui. Comme à chaque fois, on devient accro à l’histoire dès la douzième page, on saute un repas pour finir son chapitre coûte que coûte, on oublie de dormir une nuit ou deux pour avancer dans sa lecture et puis évidemment, on arrive à se filer les chocottes, comme quand on avait seize ans. Et c’est ça qui est bon, lire sur la pointe des pieds, sans faire de bruit de peur de ne réveiller une quelconque créature démoniaque à la page suivante, en se demandant quel genre de démon sorti des mers obscures va nous surprendre au prochain paragraphe. Et évidemment, ça marche, car qui mieux que Stephen King parvient à nous foutre les jetons avec une telle aisance, tout en nous baladant dans une enquête tellement excitante qu’on en oublierait presque d’avoir envie d’égorger le prof d’aquagym ou les adeptes de la danse du club ?
Bref, si vous aimez Stephen King et que vous n’avez pas lu Duma Key, lisez-le, je le classe personnellement parmi les très bons de l’auteur. Et puis si vous aimez les histoires qui foutent un peu les miquettes, allez-y, lisez-le aussi, ça vaut le détour. Et puis ne serait-ce que pour son ambiance un peu kitsch et ensoleillée, ses personnages déroutants et attachants (la mémé en fauteuil roulant qui porte des baskets, collectionne les figurines en porcelaine et se balade avec un harpon), ses secrets qui ne sont révélés qu’au tout dernier instant, et puis bien sûr, pour ses moments de flippe tout droit inspirés de nos terreurs nocturnes et autres peurs collectives, ben rien que pour ça, ça vaut le coup de le lire.
Cette chronique a été publiée pour la première fois en août 2015 sur CX Break et dinosaures.
